Jeudi 22 et vendredi 23 octobre, les conseils d’administration de l’ENS de Lyon et de l’université Jean-Monnet de Sain-Étienne (UJM) votaient sur le projet d’université-cible. Le vote positif à l’ENS, contre l’avis de la communauté et dans un contexte marqué par de très grandes tensions, se heurte à la large victoire du « non » à Saint-Étienne. Ce vote, qui acte la sortie de l’UJM d’un projet à nouveau interrompu, sera-t-il enfin l’échec de trop pour la plus bancale des fusions universitaires ? C’est l’espoir partagé par la plupart des très nombreuses réactions exprimées vendredi soir, alors que le Ministère et le SGPI annoncent réfléchir à la suite.

Lire aussi notre communiqué de presse : « Après le vote de l’UJM sur le projet de fusion, recommencer à travailler pour l’avenir »

À l’ENS, le CA trahit la communauté

Le CA de l’ENS se réunissait sous très haute pression ce jeudi : une consultation des étudiant⋅es et personnels menée la semaine précédente par un comité indépendant avait réuni une participation inédite, et consacré le « non » au projet de fusion avec plus de 80 % des suffrages dans chaque collège. La révélation, la veille du CA, d’une note du président Jean-François Pinton évoquant les façons de « ne pas ouvrir la porte aux modifications demandées dans les établissements », avait également ajouté aux tensions pesant sur un conseil à l’issue rendue incertaine par les contraintes pesant sur le vote (le projet de décret de création de l’université-cible devait être approuvé par la majorité absolue des membres en exercice du CA, soit 13 personnes), mais aussi par la position de certain⋅es membres extérieur⋅es. Le CA de l’ENS est en effet composé à majorité de membre nommé⋅es (13 contre 12 élu⋅es) qui assurent en théorie une majorité indéfectible au président, mais la séance de jeudi était marquée par :

  • la position des représentantes de l’EHESS et du Collège de France, qui avaient toutes les deux choisi de donner leur procuration à un élu enseignant-chercheur pour qu’il s’abstienne en leur nom ;
  • les engagements à « refuser la constitution d’une université-cible dans la forme actuellement proposée » de la nouvelle majorité à la Métropole de Lyon, dont le représentant n’a pas participé au vote.

Ce sont finalement les élu⋅es qui ont fait tomber le scrutin du côté du « pour » : au terme de ce que plusieurs observateur⋅ices qualifient de revirement de la dernière heure, les 4 voix récoltées parmi les élu⋅es des enseignant⋅es chercheur⋅euses ont porté à 14 le nombre d’approbations. Si les élu⋅es concerné⋅es ne se sont pas exprimé⋅es en séance à notre connaissance, la colère d’une partie de la communauté s’est immédiatement fait entendre aux abords de la salle et a provoqué la suspension de la séance à deux reprises, puis le départ de la majorité des élu⋅es.

Sur les réseaux sociaux, un élu étudiant regrette « un goût de déception quant à l’engagement de certain⋅es collègues », tandis que la CGT de l’école s’interroge : « les administrateurs ont-ils cédé à la pression en renonçant à leur mandat d’élu⋅es ? ». Le syndicat étudiant ÉCHARDE exprime également « une grande tristesse et une grande colère » :

Si les élu⋅es sont pointé⋅es du doigt, ce vote reste « le résultat de statuts anti-démocratiques qui donnent plus de la moitié des sièges à des membres extérieurs dans le CA », comme le souligne justement le jeune conseiller métropolitain M. Vieira, par ailleurs étudiant de l’ENS. Le président J.-F. Pinton, dans un mail envoyé en fin de journée, a quant à lui annoncé les résultats sans les commenter davantage.

L’UJM relève la tête

À Saint-Étienne, le CA de l’UJM s’exprimait après six mois marqués par des critiques virulentes des responsables politiques contre le projet de fusion, à gauche comme à droite, par la démission de presque toute l’équipe de la présidente Michèle Cottier, par la constitution progressive d’une opposition unanime et par le ralliement de la majorité (membres du nouveau Collectif UJM, associations étudiantes) aux positions historiquement portées par l’opposition (syndicats des personnels et des étudiant⋅es). Ces derniers jours avaient également été marqués par de très fortes pressions sur les membres les plus « fragiles » du CA, comme les représentant⋅es étudiant⋅es, et par une communication particulièrement agressive d’une présidente omniprésente. C’est dans ce cadre que la séance s’est ouverte, alors qu’un rassemblement était organisé devant le siège de l’université pour rappeler une dernière fois aux administrateur⋅ices la volonté la communauté.

Verdict plus de trois heures et demie plus tard : le projet d’université-cible ne recueille que 11 voix (sur 18 requises), contre 22 oppositions et 1 abstention. Le vote négatif, attendu, se double d’un écart colossal qui donne un véritable camouflet aux porteur⋅euses du projet et à leurs méthodes. Saint-Étienne et sa communauté universitaire, longtemps méprisées dans la conduite du projet, ont donc décidé in extremis d’arrêter d’en faire les frais.

Dès l’annonce des résultats, les très nombreuses réactions font entendre un grand soulagement. « On se sent tous très heureux, parce que c’était un combat difficile, long et acharné, (…) on est arrivé à convaincre que l’Université de Saint-Étienne méritait de continuer à vivre », explique le syndicaliste Sylvain Excoffon (FO) à France Bleu. Même son de cloche du côté du Collectif UJM :

Le syndicat étudiant OSE-CGT ajoute : « depuis presque 3 ans qu’OSE-CGT se bat contre cette fusion, aujourd’hui est jour de victoire ! ». Dans un mail, Michèle Cottier se dit quant à elle « satisfaite d’avoir pu aller au bout du processus en permettant au conseil d’administration de se prononcer. Chacun a pu prendre sa décision en toute conscience des risques qui pèsent sur l’établissement alors que s’ouvre une nouvelle période en dehors de l’Idex », conclut-elle.

Les réactions sont tout aussi vives en-dehors de l’UJM, dans le milieu politique local entre autres. À gauche, l’ancien maire et président d’université Maurice Vincent salue « une décision historique pour Saint-Étienne, notre département et les étudiants de l’ensemble de son bassin de recrutement » qui « permettra de poursuivre la démocratisation de l’accès à l’université comme l’excellence de la recherche et l’innovation, (…) loin de conduire à un repli sur soi que personne n’a jamais envisagé. » À droite, le maire Gaël Perdriau se fend d’un long communiqué où il revient sur les problèmes soulevés par le projet : « à de trop nombreuses reprises des questions sont restées sans réponse crédible. Ainsi, pourquoi 4 établissements fondateurs seulement, alors que la COMUE Université de Lyon compte 12 établissements membres et 24 établissements associés ? » G. Perdriau regrette par ailleurs que « les partenaires lyonnais aient refusé de faire évoluer réellement les statuts, (…) sans d’ailleurs que la gouvernance actuelle de [l’UJM] ne soutienne une démarche qui aurait dû être la sienne depuis le début, provoquant ainsi la crise que nous connaissons. »

À l’ENS, la joie du jour rattrape la déception de la veille, comme l’écrit le syndicat étudiant ÉCHARDE : « un immense bravo aux administrateur⋅ices de l’UJM : vous avez eu le courage de porter la voix de votre communauté, nous savons depuis hier combien c’est précieux », tandis qu’à Lyon 3 le doyen de la Faculté de droit décrit « l’échec collectif d’une méthode souvent dénoncée ».

Le site lyonnais et stéphanois à la croisée des chemins

Reste à connaître les conséquences concrètes de ce vote. Une chose est sûre : « ces résultats entraînent l’arrêt immédiat du processus d’adoption des statuts de l’Université de Lyon Saint-Étienne », comme l’écrivent les 4 porteur⋅euses du projet par mail le soir-même. Le vote de l’ENS de la veille comme les votes « consultatifs » des CA de Lyon 1 et Lyon 3 la semaine précédente, qui portent sur un texte qui ne pourra plus être adopté en l’état, n’ont plus aucune valeur.

Cependant, avant même le vote stéphanois, l’administrateur provisoire de Lyon 1, Frédéric Fleury, écrivait (en outrepassant légèrement ses prérogatives…) :

Léger rétropédalage le soir-même dans une dépêche AEF : si l’on « ne peut pas ne pas envisager un site Idex, même si Saint-Étienne sort du projet », l’administrateur « attend un retour du ministère », lequel annonce une réunion avec le SGPI (secrétariat général pour l’investissement) « dans les prochains jours pour tirer les conséquences de ces résultats ». Une réunion où le minsitère reviendrait sur la position exprimée il y a quelque mois, qui condamnait le projet à un arrêt définitif en cas de vote négatif ?

Nous verrons, mais ce serait un désastre. Comme le rappelle Jacques Fayolle, directeur de Télécom Saint-Étienne et président de la Cdefi (l’une des deux instances nationales représentant les écoles d’ingénieur), dans un échange agacé avec le même F. Fleury :

Le projet est désormais vidé de presque toutes ses lettres et sciences humaines, de presque toute son ingénierie, d’une part importante de son extension territoriale, et la plupart de ses laboratoires de recherche et de ses formations de master sont à cheval sur les trois établissements restants et d’autres établissements. Bref, aucune cohérence ne subsiste. Face à des dirigeant⋅es qui semblent vouloir s’entêter au mépris de la raison et de la réalité, la responsabilité du ministère sera grande car un projet bancal nuirait durablement à l’enseignement supérieur et à la recherche, à Lyon comme à Saint-Étienne. À l’inverse, il semble urgent de rouvrir des discussions larges et de bâtir de nouvelles collaborations sur l’ensemble des forces existantes, qui ont si peu été mises à profit : c’est tout le sens des oppositions constructives qui ont trouvé leur expression ces derniers mois, et qui ne proposent pas tant de renoncer au rayonnement et à une forme d’excellence que de les rendre inclusives et de les construire de manière partagée. Ça vaudrait le coup d’essayer, non ?

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