La panique gagne l’école, qui doit ouvrir jeudi la séquence des votes d’approbation du projet de fusion universitaire, alors qu’une consultation inédite a mis en lumière l’opposition massive de la communauté la semaine dernière. Le président Jean-François Pinton a répondu aujourd’hui, après quatre longs jours de silence, dans un mail qui démontre surtout que le vote favorable du conseil d’administration (CA) semble de moins en moins acquis… Dans le même temps, un document de sa main qui nous a été communiqué et dont nous révélons la teneur fait apparaître un double discours.

Après la consultation, une « mise au point » renforce le flou

L’école normale supérieure était en ébullition vendredi, après les résultats de la consultation sur le projet d’université-cible : une participation nettement supérieure aux élections du CA, une opposition presque unanime chez les étudiant⋅es (96 %) et particulièrement forte chez les personnels BIATSS (88 %), les enseignant⋅es et les chercheur⋅euses (86 %). Pour autant, malgré les nombreux échos de ces scores dans la presse, il aura fallu attendre aujourd’hui pour que le président de l’école prenne publiquement acte des résultats… et les balaie d’un revers de main.

Après avoir annoncé vendredi, dans une réunion avec les élu⋅es du CA, qu’il « n’allait pas faire le décompte entre les chiffres de la police et les chiffres des organisateurs », J.-F. Pinton écrivait aujourd’hui à l’ensemble des administrateur⋅ices (pour rappel, le CA compte davantage de membres nommé⋅es que de membres élu⋅es) un courrier diffusé à l’ensemble de l’École : « l’appartenance aux collèges électoraux repose sur une auto-déclaration, et les résultats par collège sont donc à considérer avec prudence ». Sans préciser comment il les considérait, toute prudence gardée…

« Je ne peux laisser dire des contre-vérités », annonce le président, « non, nous ne perdrons pas la maîtrise de nos politiques ». À charge de preuve, il annonce un « rectificatif » de dernière minute du texte soumis au CA : la possibilité, pour l’école, de mener sa politique de recherche est réintégrée à son décret statutaire, alors qu’elle était supprimée par le projet. Présentée comme une « coquille » (sic !) aux directeur⋅ices de département cet après-midi, cette drôle d’erreur a été soulevée quelques heures plus tôt sur les réseaux sociaux est pourtant éloquente : sur l’esprit du projet, qui tend à la centralisation et à la concentration du pouvoir sur le site (comment le président a-t-il pu laisser passer cette modification jusqu’ici ?) ; sur sa forme, faite de précipitation, de décisions de dernière minute, d’impréparation et de coups de pression.

Pour le reste, l’emphase est de mise sur cinq paragraphes : « demain, les jeunes chercheurs auront-ils envie de nous rejoindre si nous ne leur offrons un environnement de qualité ? (…) Chaque fois que l’École s’est trouvée à un carrefour décisif, elle a su choisir le chemin de l’avenir, malgré les résistances ». Que penser de ces élans soudains et de l’extrême fébrilité qu’elle traduit ? Alors que le vote du CA de l’ENS semblait acquis au projet il y a encore un mois, les bruits de couloir des derniers jours laissent croire qu’il n’en serait rien et qu’une partie des membres extérieur⋅es auraient résolu de s’abstenir. Peut-être le président fait-il le même diagnostic…

Un document révèle la stratégie de J.-F. Pinton

C’est en tout cas l’analyse que fait le président dans un document de juillet dernier, destiné aux présidences des trois universités participant à la fusion, dont nous avons obtenu la copie : « les votes des CA sont incertains, au moins à Saint-Étienne et à l’ENS ». En deux pages seulement se dessine toute la « méthode » de celui qui se disait encore récemment « pas connu pour être un dictateur » : ne jamais reconnaître publiquement les oppositions, et chercher à les contourner plutôt qu’à leur répondre.

Nier les oppositions, le président s’y est souvent attelé : les personnes qu’il rencontre, dans les départements et les laboratoires comme dans les autres établissements, n’expriment pas les mêmes craintes que les élu⋅es qui l’interpellent dans les instances. Quelle n’était pas notre surprise, dès lors, de lire sous sa plume :

Et de préciser dans une note de bas de page que ces oppositions ne « font pas référence aux habituels opposants à toute initiative IDEX, mais à des personnalités académiques engagées dans les établissements ». Subtile distinction entre les opposant⋅es valables et les autres… De même « la vague importante de motions votées à la quasi-unanimité dans les quatre établissements » cet hiver, qui « montrait sans ambiguïté que l’adhésion [au projet] n’était pas acquise », ne semble pas avoir empêché J.-F. Pinton de répéter publiquement que « les gens dans les autres établissements considèrent que le projet dans son état actuel doit réussir » (citation extraite d’un compte-rendu de réunion). On apprend enfin au détour d’un paragraphe que les modifications apportées aux statuts entre décembre et février « ont été faites dans l’urgence, avec peu de consultation dans les établissements ». Comme quoi tout le monde finit par tomber d’accord !

Cet art de nier publiquement les constats faits en aparté (vous avez dit « mensonge » ?) est prolongé par la négociation, au nom de l’ENS, de modifications qui n’ont jamais été évoqués au sein de l’École. Nous avons ainsi eu la stupeur d’apprendre qu’une révision profonde du projet aurait été possible pendant l’été, alors même que les quatre président⋅es martelaient qu’il était trop tard :

Pourquoi personne n’a-t-il entendu parler de l’option « réexamen » ? Les conseils n’auraient-ils pas pu trancher l’alternative ? Les président⋅es auront à en répondre, alors que le scénario d’une « poursuite avec des changements minimaux » a finalement été retenu en toute discrétion.

Qu’on s’attarde enfin sur cette phrase : « Les modifications “minimales” reposent sur un réglage de curseur subtil — pour ne pas ouvrir la porte aux modifications demandées par plusieurs communautés dans tous les établissements. » La méthode présidentielle et l’échec annoncé de la fusion tiennent dans ces lignes. « Si la nécessité de faire aboutir la labellisation IDEX est une urgence qui dépasse d’autres considérations, il est impossible de ne pas s’appuyer sur une adhésion et des contributions des communautés au projet proposé », lit-on en conclusion. L’urgence d’aboutir semble avoir vaincu la recherche de l’adhésion pendant l’été…


Le document dont nous révélons la teneur n’a pas été authentifié par Jean-François Pinton à ce stade. Il est néanmoins signé « JFP » et porte explicitement une position censée être celle de l’ENS. Les métadonnées du fichier indiquent également qu’il a été créé par Jean-François Pinton.

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