Dans un courrier du 4 juin, la ministre Frédérique Vidal et le secrétaire général pour l’investissement (SGPI) Guillaume Boudy intiment aux porteurs de l’Idex lyonnaise de fusionner selon un calendrier particulièrement serré : les universités Lyon 1 et Lyon 3 doivent voter avant la fin de l’année, l’ENS de Lyon et l’université de Saint-Étienne avant fin septembre ! Alors que les établissements concernés sont encore pris dans les conséquences de la crise sanitaire pour de longs mois, ce brutal coup d’accélérateur suscite les inquiétudes et l’incompréhension.

Rappelons-nous : cet hiver et au terme d’un long suspense, le « jury Idex » avait mis un coup d’arrêt au projet de fusion en émettant sur celui-ci un avis certes favorable, mais assorti de conditions qui remettaient en cause de nombreux principes du projet (et en particulier la place, jugée trop importante, de l’ENS). Qu’allait-il se passer ? La réponse est tombée fin février au terme d’un long silence, lors de la publication d’un second projet de statuts qui devait initier un nouveau cycle de votes. C’était sans compter sur la crise sanitaire, qui a stoppé net la réunion des instances et a temporairement éloigné la fusion des priorités de nos dirigeant⋅es.

En excès de vitesse et sans permis, la ministre en pleine forme

Le courrier du 4 juin remet donc le projet sur les rails, et le fait d’une main impérieuse :

Ce calendrier relève pourtant du délire : les conséquences de la crise sanitaire sur la rentrée (universitaire, mais aussi administrative et budgétaire) seront énormes et le moins qu’on puisse dire est que la conjoncture ne se prête pas à aborder sereinement une décision de fusion. « S’engager dans un processus aussi important à un moment où le débat ne peut pas avoir lieu serait un démarrage très mauvais », rappelle notre porte-parole R. Cerda dans les colonnes d’EducPros. F. Bonicalzi, du syndicat FSU de Lyon 3, y rappelle également qu’il n’y aucune urgence : « ce n’est pas grave [de fusionner avec un an de retard], d’autant plus que les établissements sont très loin d’être prêts sur le plan opérationnel : nous espérons avoir du temps et des débats pour arriver à un texte meilleur. »

Peut-être la ministre Frédérique Vidal, victime annoncée du remaniement à venir, souhaite-t-elle se montrer active (elle vient d’ailleurs de relancer en trombe son projet décrié de LPPR) ? À moins que ce nouveau tour de vis soit une façon de « torpiller » un projet qui s’écroule depuis presque dix ans. Le courrier frappe aussi par le ton menaçant de ses signataires : faute d’un vote rapide, les vannes de l’Idex seront immédiatement coupées. Sauf que… ni la ministre ni le SGPI n’ont les moyens de prendre une telle décision : les financements Idex sont attribués pour une période probatoire qui s’étend jusqu’à la fin 2021, point barre. L’attribution (ou la suspension) des ces financements, décidée par le Premier ministre, se fonde en outre sur l’avis du fameux « jury Idex » : ce jury, si pratique à invoquer d’habitude pour imposer des décisions aux établissements, ne serait donc qu’une marionnette pilotée par le Gouvernement ? La surprise est totale.

Les quatre établissements se préparent à la course

Le calendrier ainsi imposé — dont on ne sait pas, au passage, à quel point il a été suggéré depuis Lyon… —, a des impacts variables selon les établissements.

À l’ENS et à l’UJM (université de Saint-Étienne), qui devront voter en premier, les  conseils d’administration sont acquis au projet (et à leurs présidences respectives), de sorte que le vote est en principe joué. Pour autant, les élections municipales et l’insistance du député Régis Juanico ont mis en lumière le danger que représente la fusion pour l’université stéphanoise, dont la présidente Michèle Cottier se trouve fragilisée. À l’ENS, c’est de l’intérieur que viennent les contestations depuis plusieurs mois : une pétition signée par un tiers de l’École a entre autres demandé un référendum sur la fusion. Hier, un communiqué de la CGT de l’école qualifiait le projet de « mise sous tutelle », le courrier de la ministre ne laissant plus « aucune marge de manœuvre ».

Dans les universités Lyon 1 et Lyon 3, les conseils d’administration et les présidences seront renouvelés avant le vote de la fusion. En cela, le courrier de la ministre est au moins conforme aux annonces faites devant le CNESER, puis à l’Assemblée nationale : les équipes présidentielles dont le mandat a été prolongé pour la durée de la crise sanitaire (c’est le cas dans les deux universités) ne devront gérer que les affaires courantes, pas question d’engager l’avenir de l’établissement. Ce n’était pas pourtant l’intention première de présidents bien pressés : à Lyon 3 Jacques Comby avait avancé la date du conseil d’administration pour que les votes aient lieu avant les élections (intention qu’il avait réaffirmée à plusieurs reprises oralement), tandis qu’à Lyon 1 Frédéric Fleury espérait encore en plein confinement que la fusion serait votée « avant l’été ». Toujours est-il que les élections auront donc lieu à la rentrée, dans des conditions qu’on imagine chaotiques mais qui devraient au moins laisser aux communautés le temps de débattre du projet, luxe dont sont privées l’ENS et l’UJM.

À Lyon 1, seules les élections étudiantes (annulées en février) doivent encore avoir lieu, et risquent de départager le sortant Frédéric Fleury et son adversaire Bruno Lina, récemment mis en lumière par sa participation au conseil scientifique placé auprès du Président de la République. De son côté, Frédéric Fleury pourra revendiquer le déblocage d’un million d’euros pour les étudiant⋅es pendant la crise sanitaire : annoncée avec fracas, la mesure est peut-être aussi celle d’un candidat en campagne.

À Lyon 3, où Jacques Comby ne peut pas se représenter (il a atteint le nombre maximal de mandats), le scrutin devrait se transformer en un référendum sur la fusion, sous réserve que les oppositions (classiquement composées des syndicats et de la très puissante faculté de droit) parviennent à s’allier. Du côté des étudiant⋅es, de nombreuses oppositions se font sentir, qu’elles soient portées par certaines élu⋅es ou exprimées directement dans des consultations. Là aussi, la crise sanitaire est l’occasion de quelques opérations de comm : le président a mouillé la chemise dans un entretien au Jean Moulin Post, le journal de l’université : « Il faut pas que [les étudiant⋅es] disent, Comby m’oublie là-haut ! (…) Je suis vraiment avec vous, tellement que j’aurais dû finir mon mandat dans une dizaine de jours mais vous allez devoir me supporter jusqu’aux élections ! Je me dépenserai beaucoup, regardez aujourd’hui : je fais 8 h – 23 h… »

Un autre élément, enfin, pourrait changer la donne : les élections municipales et métropolitaines. Le Grand Lyon, qui est représenté dans les conseils des établissements lyonnais, pourrait être ravi par la liste écologiste emmenée par Bruno Bernard. Ceux-ci, qui ont fusionné avec la « Gauche unie » de Renaud Payre et « Lyon en commun » de Nathalie Perrin-Gilbert, ont marqué leur opposition au projet de fusion dans la « Charte pour l’Université de service public dans nos territoires » portée par les élu⋅es étudiant⋅es à l’Université de Lyon.

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