À l’issue de ces deux premières parties, nous disposons des outils nécessaires pour entretenir la ségrégation sociale dans l’enseignement supérieur et gérer les flux d’étudiants dans une savante tuyauterie divisée en deux systèmes. Encore faut-il distinguer ces deux systèmes, et instaurer une solide hiérarchie entre les établissements ! Par chance, les gouvernements successifs y veillent.

Voir les épisodes précédents :

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La tentation de hiérarchiser les établissements ou les territoires est ancienne, mais a longtemps été tenue dans un relatif échec par les mobilisations universitaires. C’est autour des années 2000 que la situation commence à changer sensiblement1, avec un certain nombre de mesures amplifiant nettement la mise en concurrence des universités. Nombre d’entre elles (RTRS et RTRA, plans U2000 et U3M, plan Campus, PRES, …) fonctionnent sur le mode de la labellisation. La méthode est simple : puisqu’il s’agit de créer une hiérarchie définissant des établissements excellents et des « établissements-poubelles », l’État crée un concours dont les gagnants seront labellisés excellents. Le plus emblématiques de ces « concours » est l’appel à projets Initiatives d’excellence (Idex) du PIA.

L’ambition de l’Idex, lancée en 2010, est « l’émergence sur le territoire français de nouveaux pôles pluridisciplinaires d’excellence d’enseignement supérieur et de recherche de rang mondial »2. L’appel à projets propose à des regroupements d’établissements (que ce soit au sein d’un PRES ou d’une ComUE, ou d’une autre collaboration) de déposer un projet montrant leur capacité à innover3, à pratiquer une recherche « performante », et à se transformer selon les « standards internationaux ». La dizaine de sites sélectionnée se voit alors dotée d’une poignée de millions d’euros annuels. Il y aurait beaucoup à raconter sur les Idex, mais contentons-nous de lister ici trois enseignements à tirer de cette mesure.

Premièrement, ne nous y trompons pas : l’Idex est bien une réforme. Les établissements communiquent invariablement sur la nécessité de se transformer pour accéder aux financements, mais du point de vue de l’État le financement est bien le moyen, et la transformation est le but. En cela, ces appels à projets sont une façon très habile de réformer le système universitaire, par un retour à la technique de la carotte et du bâton : l’appât financier en cas de succès à l’Idex et la peur du déclassement en cas d’échec agissent comme un moteur extrêmement puissant. Le fait que l’Idex doive être demandée par des regroupements d’établissement a ainsi précipité un certain nombre de fusions d’universités, ou de rapprochements contre-nature4. De façon moins visible mais sans doute plus profonde, la candidature à l’Idex suppose l’adoption de certaines pratiques, de certains modes de fonctionnement particulièrement néfastes5 qui s’inscrivent dans une tendance globale à la marchandisation de l’Université.

Deuxièmement, l’Idex produit une hiérarchie en prétextant que la hiérarchie est préexistante. En effet, l’objectif de faire émerger des « pôles de rang mondial » joue sur la toute-puissance d’une compétition internationale entre les établissements, où la France devrait se placer pour ne pas de trouver déclassée. Instrument préféré de cette compétition : le classement de Shanghai, où les différents candidats à l’Idex promettent de progresser — et peu importe si ce classement est tout à fait aberrant6. Il s’agirait, pour être compétitifs, de regrouper les universités pour atteindre la « taille critique » qui nous assurerait une « visibilité internationale ». Nous ne décrirons pas dans toute sa profondeur la fausseté de ce mythe7, mais constatons qu’il génère suffisamment d’anxiété pour précipiter tout l’enseignement supérieur français dans la course aux Idex…

Troisièmement, l’Idex met en place la ségrégation souhaitée entre les établissements, à deux échelles. À l’échelle locale, les établissements d’un site sont fusionnés ou regroupés, chaque composante du regroupement se voyant attribuer des missions bien plus spécifiques que celles qu’elle avait auparavant. L’exemple le plus criant nous est donné par le projet Idex « Université Paris 2019 »8, qui regroupe (entre autres) Paris 5 et Paris 7. Paris 13 (Villetaneuse), associé au projet, voit ses missions ainsi définies :

Être associé à l’Université-cible prend tout son sens en permettant aux étudiants et aux équipes des collaborations et des accès privilégiés aux ressources de l’Université-cible. Ainsi, Paris~13 sera un partenaire associé pleinement autonome capable de renforcer le potentiel de recherche de l’Université-cible, et de fournir son expertise en formation initiale et continue.9

Le message est clair : Paris 13, université de banlieue pour les masses, aura « accès » aux ressources du nouvel établissement (sans avoir les siennes propres ?), le « renforcera » (en lui transférant ses meilleurs éléments) et sera spécialisée dans les formations courtes, professionnalisantes.

Enfin, cette hiérarchie est évidemment nationale, puisqu’elle distingue les sites labellisés Idex et les autres. Un effet pervers se rajoute à cela : dans un système où l’on ne prête qu’aux riches, il est clair qu’au fil du temps, les excellents deviendront de plus en plus excellents, et que les financements sur projets successifs rempliront toujours les mêmes caisses. Un nouvel appel à projets du PIA, « Grandes universités de recherche », a ainsi été lancé pour « soutenir » les sites ayant obtenu des Idex. La convention initiant l’appel à projet annonce :

En effet, les [établissements] reconnus comme IDEX et ISITE doivent désormais être encouragés à bâtir des stratégies plus intégrées dans des domaines cruciaux pour notre attractivité internationale: stratégie scientifique, stratégie de formation et autonomie pédagogique, stratégie d’alliances (nationales et internationales), stratégie d’innovation et projets conjoints public/privé, mais aussi modes de fonctionnement davantage conforme aux universités intensives en recherche à l’étranger: modalités unifiées de gestion, valeur ajoutée de l’environnement de recherche et d’innovation, stratégie RH, etc. Il s’agit d’encourager l’affirmation des identités collectives, visibles sur le plan international, efficaces sur le plan local.10

On y retrouve un condensé de tout ce que nous écrivions, caché sous le jargon technocratique.

Pour conclure, non seulement ne pas participer à l’Idex condamne à la relégation et à la fonte des financements, mais encore faut-il ne pas être à la marge d’une Idex sous peine de se retrouver dans le rôle de la «sous-université» populaire et professionnalisante. Dernière étape? Faire de ce monde une économie…


Notes

  1. Bien sûr, nous ne prétendons pas dresser une chronologie rigoureuse des évolutions de l’enseignement supérieur français. Nous donnons seulement, à gros traits, la tendance récente de ces évolutions.
  2. Site de l’ANR.
  3. N’oublions pas que le PIA a été lancé par N. Sarkozy pour relancer la croissance à l’issue de la crise financière de 2008.
  4. Qu’on pense au ridicule feuilleton de Paris-Saclay.
  5. Centralisation des compétences RH et budgétaires, violentes « économies d’échelle », contrôle accru de la politique de recherche, déplacement de la gouvernance vers une sphère exclusivement technocratique, etc. La liste est longue.
  6. On pourra lire Yves Gingras, « Du mauvais usage de faux indicateurs », https://www.cairn.info/revue-d-histoire-moderne-et-contemporaine-2008-5-page-67.htm.
  7. Que vous pourrez étudier avec Wiktor Stoczkowski, « ʺUne Grenouille vit un Bœuf qui lui sembla de belle taille…ʺ, ou comment (ne pas) moderniser les universités françaises ».
  8. Qui fait suite au projet « Sorbonne-Paris-Cité », interrompu parce qu’il n’avait pas été assez bon élève dans l’application des réformes liées à l’obtention de l’Idex.
  9. Projet «Université Paris 2019», page 8. Notre traduction.
  10. Convention État-ANR du 22 décembre 2017.

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