« C’est le propre de notre précarité moderne – et tout l’intérêt de ceux qui la produisent — que d’être invisible et inintelligible du dehors. Jamais elle ne prend la forme d’une catégorie bien identifiée. Toujours, elle se donne pour une simple affaire de personne, de situations éparses et incomparables entre elles, là où elle est en réalité devenue un fait social à part entière. »

Christophe Granger, La destruction de l’Université française.


Le projet de loi ORE (Orientation et réussite des étudiants) fait couler beaucoup d’encre depuis quelques semaines, au motif qu’il instaurerait une sélection à l’entrée de l’Université. À ce titre, il est massivement attaqué par les organisations étudiantes et syndicats d’enseignants1, qui défendent depuis toujours le libre accès aux études supérieures.

Il faut néanmoins resituer cette réforme dans son contexte pour comprendre sa portée. Plus encore qu’une sélection à l’entrée du supérieur, la loi ORE est la partie émergée de l’iceberg législatif et politique qui s’apprête à remettre en question les fondements de notre système universitaire, en instaurant entre les universités une hiérarchie qui établit un système à deux vitesses et acte la fin de l’idée d’égalité entre les territoires, entre les étudiants, entre les formations.

Revenons donc sur les différentes évolutions en cours: toutes (de la version macronienne des Idex à la mode de la « personnalisation des cursus », en passant par les derniers appels à projets du PIA et les futures ordonnances sur l’Université) convergent vers une même libéralisation de l’enseignement supérieur et de la recherche.

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« Instaurer la sélection mine de rien »

La loi ORE (et le «Plan étudiant» dans lequel elle s’inscrit) ont, dans la communication du Gouvernement, deux principaux objectifs :

  1. mieux gérer le flux de bacheliers entrant dans le supérieur, en supprimant le tirage au sort dans les filières en tension2 et en limitant le risque d’échec3 des étudiants en licence,
  2. faciliter la personnalisation des parcours pour s’adapter au mieux aux aspirations des étudiants.

Commençons avec ce premier point, qui crispe tout le monde : Parcoursup, la plateforme qui remplace APB, instaurerait une sélection à l’entrée du supérieur. Pourquoi cela?

Le premier problème concerne les « attendus » qu’il faudra satisfaire pour entrer dans une filière universitaire. Ces attendus, définis nationalement, seront précisés par les établissements pour chacune de leurs formations. La définition puis l’interprétation de ces attendus crée de fait les conditions d’une sélection4.

À cela se rajoutent deux autres mécanismes de sélection plus pervers. D’une part le nombre de vœux qu’un candidat pourra formuler passe de 24 à 10 : en limitant les choix, Parcoursup encourage l’autocensure puisque les lycéens ne voudront pas « gaspiller » un vœu avec une formation « trop inaccessible », même si elle leur plaît5. D’autre part, la loi ORE prévoit également, pour chaque formation demandée par chaque élève, une fiche « Avenir » examinée et validée par le conseil de classe. Au-delà des problèmes de faisabilité de l’opération — le conseil de classe devant traiter à la chaîne des centaines de fiches — cette mesure pose d’importantes question de responsabilité et de compétences : enseignants et proviseur ne sont pas voués à décider de l’orientation de leurs élèves…

Pourtant, le gouvernement ne peut pas se permettre de fermer d’un coup les portes du supérieur à des milliers d’étudiants qui iraient gonfler les rangs des chômeurs6. Pourquoi rendre possible la sélection, alors ? Pour permettre à certains de sélectionner.

Ainsi, les attendus nationaux publiés en décembre7 sont d’un généralisme absurde. On y apprend, par exemple, qu’il faut « avoir un intérêt pour les questions historiques, politiques, économiques et sociales » pour prétendre intégrer une licence d’histoire, ou « être sensibilisé aux pratiques de la discipline artistique visée » pour intégrer une licence d’arts… À la suite de quoi les établissements « excellents » donc sélectifs pourront définir à leur guise des attendus locaux très stricts pour filtrer au maximum l’accès aux filières d’élite.

Il va sans dire que seules certaines universités pourront se permettre de telles exigences, laissant les bacheliers qu’elles auront jugé les moins intéressants être répartis entre les universités et filières de « second rang » (souvent situées dans des villes plus petites ou en banlieue) ; la sélection des étudiants entraîne nécessairement une mise en concurrence des universités, qui ne disposent pas des mêmes moyens pour y répondre8. Il est d’ailleurs prévu qu’un bachelier n’ayant pas eu d’affectation puisse être « placé » par le recteur : ainsi, le surplus d’étudiants sera réparti sur des « filières poubelles », sans que les établissements concernés n’aient voix au chapitre. Voilà comment se dessine la distinction de deux systèmes universitaires parallèles, chacun ayant ses étudiants et ses formations : l’excellence sélective, et l’université de masse à la marge.


Notes

  1. Voir par exemple ce communiqué intersyndical du 18 janvier : http://www.snesup.fr/article/tribune-interfederale-aujourdhui-et-demain-combattre-la-selection-lentree-de-luniversite.
  2. C’est la méthode de sélection à laquelle avait parfois recours Admission Post-Bac (APB), la plateforme qui gérait jusqu’ici l’affectation des bacheliers.
  3. Le vocable ministériel de « sélection par l’échec », pour désigner la situation à laquelle il faudrait remédier, est loin d’être anodine: au-delà de la logique de rentabilité sous-jacente — des études supérieures réussies doivent être sanctionnées par la validation de diplômes — c’est la conception même des études supérieures qui est remise en question. Peut-on réellement considérer que la non validation de crédits ECTS constitue un « échec » dans l’absolu, en dépit des compétences et connaissances développées par l’étudiant ? Quid de la vocation émancipatrice des années universitaires ?
  4. On pourra essayer d’interpréter deux exemples, en sociologie et en droit : la porte est ouverte à tous les arbitraires.
  5. À ce sujet, voir l’interview du fondateur d’APB par Le Monde : https://www.lemonde.fr/campus/article/2017/12/05/parcoursup-qui-succede-a-apb-risque-de-creer-du-stress-continu-pour-les-candidats-et-leurs-familles_5224705_4401467.html. On y rappelle que le principal problème n’est pas l’affectation, mais le manque de places ouvertes dans le supérieur.
  6. Et le mécontentement qui s’ensuivrait mettrait à mal le Plan étudiants. Alors que si tout se passe bien la première année…
  7. On trouvera ces ridicules « Éléments de cadrage national des attendus pour les mentions de licence » sur le site du Ministère.
  8. Nombreuses sont d’ailleurs les instances universitaires à avoir voté des motions pour dénoncer cela : http://www.sauvonsluniversite.com/spip.php?article7947.

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2 commentaires sur « L’excellence approche, 1/4 : « Instaurer la sélection mine de rien » »

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