La mise en place de la sélection avec ParcourSup, expliquions-nous dans une première partie, dessine la distinction de deux systèmes universitaires parallèles, chacun ayant ses étudiants et ses formations : l’excellence sélective, et l’université de masse à la marge.

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Le piège des parcours personnalisés

Cette discrimination des établissements se rejouera elle-même au sein des universités, qui proposeront des « parcours différenciés à durées variables ». Exit l’unique licence, fondée sur 6 semestres universitaires validés par 30 crédits ECTS chacun : un éclatement des cursus permettra désormais de moduler la vitesse de la licence (entre 2 ans en version rapide, et 4 ans pour une version lente complétée par des dispositifs d’accompagnement). Les cursus, adaptables, seront le résultat d’une agglomération de modules laissés en grande partie au choix de l’étudiant.

Ici aussi, la réforme soulève des questionnements. Comment les effectifs seront-ils gérés, si les étudiants peuvent composer à loisir un assemblage de modules ? Ce choix ne sera-t-il pas laissé aux seuls bons élèves, sans doute prioritaires lors de l’inscription dans les modules les plus prisés et valorisants ? La licence fondée sur un nombre de modules plus que sur une durée ne risque-t-elle pas de favoriser encore plus les jeunes les plus aisés, qui n’ont pas besoin de travailler à côté de leurs études et pourront accélérer leur cursus ? L’injonction à la performance ne poussera-t-elle pas les universités à se concentrer sur la réussite des filières accélérées ? Les questions sont multiples1 face à une « personnalisation » qui rappelle les réformes de flexibilisation expérimentées dans le monde du travail et qui n’épargnera d’ailleurs ni les enseignants, ni les personnels support des universités.

Au-delà de ça, ces mesures vont une fois de plus dans le sens d’une mise en concurrence des établissements. Si le cadrage national des diplômes se relâche et si les licences deviennent toutes différentes, la valeur des diplômes ne sera plus intrinsèque, mais leur sera conférée par le prestige de l’université qui les délivre. On n’aura plus « une licence de telle matière », mais « une licence de tel établissement », dont la valeur sera fortement variable selon l’établissement. C’est une remise en cause profonde de l’uniformité des diplômes, l’un des principes fondateurs de l’Université française.

Cette « personnalisation » passe aussi par l’inévitable Plan Investissements d’avenir2 (PIA), pièce centrale du dispositif visant à instaurer une hiérarchie structurelle entre les établissements d’enseignement supérieur. L’appel à projets « Nouveaux cursus à l’Université », lancé dans le cadre du PIA 3, vise ainsi à :

« construire grâce à une spécialisation progressive des parcours plus flexibles et individualisés ; encourager et diversifier les modes de professionnalisation ; proposer enfin de nouveaux contenus ou de nouvelles organisations qui encouragent le décloisonnement, qu’il s’agisse de décloisonnement disciplinaire, de décloisonnement entre Licences, Licences professionnelles et DUT ou de décloisonnement entre institutions. »3

Mais en pratique, les 250 millions d’euros alloués à cet appel à projets sur 10 ans serviront surtout à financer quelques formations élitistes, souvent au sein des universités les plus prestigieuses du territoire, alors que les budgets de l’université « de masse » fondent d’année en année (de façon beaucoup moins visible d’ailleurs, les formations se retrouvant dispersées en de multiples cas particuliers…).

En outre, ces formations « innovantes » et « transversales » seront tout particulièrement tournées vers la professionnalisation. Laquelle consiste, en premier lieu, à adapter strictement les parcours aux besoins de l’entreprise (voire, comme souvent à l’étranger et dans quelques cas en France, aux besoins d’une entreprise en particulier)4. Que devient la mission fondamentale de l’Université : faire vivre un savoir critique, loin de toute contrainte de rentabilité ? Quant aux étudiants visant un cursus proprement universitaire, tourné vers la seule acquisition de connaissances, il y a fort à parier qu’ils doivent se serrer la ceinture — à moins d’avoir la chance d’accéder aux études de premier cycle les plus sélectives préparant à la recherche.

Comme l’était l’ « autonomie » pour les universités, cette « personnalisation » des cursus est une escroquerie : les étudiants gagnent en liberté, mais dans un cadre bien plus contraint — lequel cadre fait apparaître un peu plus clairement les deux systèmes de premier cycle que la sélection va permettre de faire émerger. D’une part, les formations intensives orientées vers la recherche et les « cursus innovants » directement branchés sur les grandes écoles ou les fonctions dirigeantes recevront des financements croissants du fait de leur « excellence ». D’autre part, d’immenses universités gorgées d’étudiants aux cursus plus flexibles que personnalisés assureront des missions professionnalisantes détachées de toute idée d’émancipation de la jeunesse.


Notes

  1. Et on pourra les approfondir avec l’excellente analyse de Maly Drazkami : http://www.revolutionpermanente.fr/Licence-modulable-contrat-pedagogique-vers-une-universite-soumise-aux-interets-prives.
  2. Ce grand plan d’investissement lancé en 2010 et mobilisant 57 milliards d’euros est voué à fournir un soutien financier à la recherche et aux projets « innovants ». Il est décliné en de nombreux appels à projet destinés à tous les acteurs de l’innovation, à commencer par les structures d’enseignement supérieur et de recherche. Ces financements concurrentiels sont souvent conditionnés à l’application d’importantes restructurations, dans une savante utilisation de la carotte et du bâton par l’État.
  3. Selon le site de l’ANR, où l’on pourra trouver l’appel à projets détaillé.
  4. Les réformes proposées dans le Plan étudiants rejoignent cette « marchandisation » des étudiants en renforçant la précarité de leur statut : il s’agirait de mettre en place un « contrat de réussite pédagogique » qui liera l’étudiant à son établissement, ce dernier étant chargé de contrôler « la pertinence du projet de l’étudiant et ses aptitudes à suivre la filière choisie » (voir à nouveau le dossier de presse du Plan étudiants, page 29).

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