Dans les précédentes parties, nous avons montré comment la mise en place d’une sélection à l’entrée du supérieur permet de diriger les flux d’étudiants dans des cursus différenciés, au sein d’établissements de plus en plus fortement hiérarchisés. Cette différenciation est appuyée par une violente mise en concurrence des établissements et des territoires.

4

Cette mise en concurrence sauvage crée en France un véritable marché de l’enseignement supérieur. Reste à faire des établissements de véritables entreprises en parachevant la longue « autonomisation » des dernières décennies : si l’on ne peut annoncer la fin de l’enseignement public, tout conduit néanmoins à prédire une libéralisation massive dans les années à venir.

C’est ainsi que l’on commence à entendre parler de « diversification des ressources » des universités. Cette diversification pourrait prendre deux formes, dont la première est bien sûr une libéralisation des frais d’inscription. Un document interne de l’équipe de campagne d’E. Macron propose :

Les entreprises et la classe dirigeante française se méfient de l’université. Il ne reste que la contribution des ménages. Il faut donc augmenter les droits d’inscription. Un étudiant coûte entre 8000 et 15000 euros par an. Cela donne l’ordre de grandeur des droits vers lesquels on irait : entre 4000 et 8000 euros par an et par étudiant. (…)

Il n’est pas souhaitable (et sans doute pas possible politiquement), pour de nombreuses raisons, d’augmenter les droits sans en même temps mettre en place un grand système de crédit aux étudiants supervisé par l’autorité publique. (…) Il semble que les grandes banques commerciales soient les mieux placées pour développer le crédit aux étudiants : c’est leur métier.1

À la lecture de ce texte (d’un cynisme incroyable ; assurément une lecture à ne pas manquer), l’exemple américain saute aux yeux : les grandes universités, riches et performantes, pratiqueront des frais d’inscription mirobolants en s’appuyant sur un système de crédit, tandis que l’étudiant moyen s’endettera lui aussi à petit feu pour s’offrir une formation courte et peu valorisante. Ces frais d’inscription ont d’ailleurs déjà cours pour certains diplômes d’établissement (sans cadrage national, donc), et bien sûr dans l’enseignement privé.

Autre source de diversification des financements : un modèle entrepreneurial où les universités loueraient leurs locaux ou leur expertise… Un appel à projets « Sociétés universitaires et de recherche », lancé dans le cadre du PIA (encore !), annonce un objectif glaçant.

La création de ces sociétés vise à permettre aux établissements publics d’enseignement supérieur et aux organismes de recherche de diversifier leurs ressources et de renforcer leur autonomie en valorisant leur patrimoine matériel et immatériel et en mobilisant l’ensemble de leurs compétences et de leurs actifs. Elle peut couvrir à ce titre un large spectre d’activités, allant de la gestion immobilière à la valorisation de l’expertise en matière de formation, de recherche et d’innovation, en passant par l’exploitation d’infrastructures partagées avec des entreprises.

Dans de nombreux pays, cette capacité à valoriser leur patrimoine constitue pour les établissements un atout dans la compétition mondiale.2

La messe est dite : ces sociétés, adossées aux établissements, assureraient la marchandisation du savoir et des biens de l’Université.

Ajoutons à cela la prolifération des diplômes d’établissement, la place sans cesse croissante accordée aux « partenaires socio-économiques » dans la gouvernance et le financement de la recherche, et le développement prévisible de l’offre de formation privée provoquée par la mise en place de la sélection, et le tableau est complet.

La dizaine de pages qui précède est finalement porteuse d’une unique inquiétude : que devient le service public, avec tout ça ? Où sont les fameuses « missions » émancipatrices, critiques, formatrices de l’Université publique ? Les réformes à l’œuvre tendent, semble-t-il, à une déconstruction généralisée du service public universitaire. Au-delà de l’unicité des diplômes et de l’uniformité des formations, dont il a déjà longuement été question, le statut des établissements et de leurs enseignants est également en jeu.

Ainsi la note de R. Gary-Bobo déjà citée suggère-t-elle : « plus de chercheurs à vie, mais des contrats renouvelables d’enseignants-chercheurs avec le CNRS (décharge de service contre pages publiées) ». Un document de travail de l’Idex lyonnaise propose « une politique d’attractivité des talents qui se mettra en place autour de dispositifs type tenure-track et d’environnement des postes »3. Bref, on s’attend à voir apparaître des fonctionnements à l’américaine, où les salaires et les droits seraient de plus en plus gérés à l’échelle de l’établissement, et où les enseignants-chercheurs seraient recrutés sur contrat (officiellement, pour leur permettre une meilleure progression de carrière, et pour faciliter le recrutement de « stars ») après une longue période de précarité.

Ces pratiques en termes de budget et de ressources humaines sont aujourd’hui incompatibles avec la Loi. Et c’est ainsi qu’apparaît la dernière innovation législative de ce document, qui sera votée d’ici peu par le Parlement : le Gouvernement va créer par ordonnances « de nouvelles formes de rapprochement, de regroupement ou de fusion d’établissements d’enseignement supérieur et de recherche »4. Car il ne manquait plus qu’une chose, se débarrasser de la Loi. De fait, en créant un statut dérogatoire à une grande partie du Code de l’Éducation (à quel point ? on verra…), ces ordonnances reviendront sur deux siècles de construction de l’Université française, comme le faisait déjà la loi LRU en 2007. Non seulement les évolutions que nous décrivons depuis dix pages sont peu à peu imposées dans les usages par les réformes successives, mais on assiste désormais à leur ancrage dans la structure même du système d’enseignement supérieur et de recherche, par la création de statuts prétendument expérimentaux (mais on voit mal comment rebrousser chemin à l’issue d’une expérimentation prévue pour durer dix ans) pour des établissements ayant pleinement intégré le fonctionnement à deux vitesses de l’Université5.


Nous avons donc essayé de montrer que les réformes éparses qui transforment l’enseignement supérieur français depuis quelques années vont toutes dans le sens d’un même mouvement de libéralisation initié dès les années 1980 et fortement amplifié depuis 2000. La stratégie d’éclatement de ces réformes, dans le temps (en de multiples mesures peu lisibles accumulées les unes après les autres) comme dans l’espace (en des projets locaux avançant à des rythmes disparates), est d’une redoutable efficacité et a jusqu’ici empêché toute prise de conscience et toute mobilisation d’ampleur nationale.

Pourtant, nous n’avons pas affaire aux petites mesures techniciennes qu’on veut nous présenter, mais bien à la mise en place d’un système nouveau, profondément inégalitaire, porté par un véritable projet de société6. L’enjeu est vertigineux, et l’opposition aux réformes à peu près inoffensive, mais il s’agit de questionner ce mouvement qui s’empare de l’Université et de songer au projet de société qu’il entend défendre — avec l’espoir qu’ajoutées à un désir commun de construire un système universitaire égalitaire, libre et émancipateur, les mobilisations individuelles aboutiront à la sauvegarde des valeurs humanistes de l’Université, aujourd’hui mises en danger.


Notes

  1. Rédigé par l’économiste R. Gary-Bobo, ce texte intitulé Réformes souhaitables de l’enseignement supérieur français et éléments d’une stratégie de changement a été dévoilé par les MacronLeaks. Cette contribution n’est cependant pas un projet de campagne d’E. Macron, mais une proposition « idéaliste » de R. Gary-Bobo.
  2. Convention État-Caisse des dépôts, astucieusement parue au Journal officiel le 31 décembre.
  3. Université de Lyon, Principes incontournables de l’Université-cible.
  4. Projet de loi pour un État au service d’une société de confiance (sic) modifié, article 28 (consulté le 29 janvier 2018).
  5. Et il semblerait que tout soit en train de démarrer avec les projets de Paris-Saclay et de Lyon-Saint-Étienne, qui inspireront les ordonnances à venir et feront sans doute figure d’établissements « pilotes ». À surveiller de près…
  6. Et la dernière note de ce document ira à Thilbault Leroy et son article « Lycées et universités, un projet de société », ainsi qu’à la tribune du groupe Jean-Pierre Vernant sobrement intitulée « Le chat de Schrödinger, la tour d’ivoire et la marée de merde », deux textes à ne pas manquer.

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