Après le vote négatif de l’université de Saint-Étienne sur le projet de fusion universitaire, le 23 octobre dernier, l’État annonce que la labellisation « Idex » du site universitaire lyonnais et stéphanois est définitivement arrêtée. Cette décision, qui met un terme à une longue séquence de rebondissements et de mobilisations, sera lourde de conséquences et laisse enfin espérer un renouveau pour des communautés universitaires épuisées par les conflits politiciens.

Tout avait commencé il y a de longues années : une première candidature malheureuse du site lyonnais et stéphanois à l’appel à projet Idex (« initiatives d’excellence »), en 2011, puis une seconde candidature engagée au forceps en 2016 et une labellisation provisoire quelques mois plus tard en échange d’une promesse de grande fusion universitaire. Ont suivi quatre années, régulièrement documentées sur notre site, marquées par la fonte du projet (passé de 11 établissements à 4 après le départ de presque toutes les écoles et la mise à l’écart de Lyon 2), la creusement de ses ambitions en formation comme en recherche, et l’unanimité peu à peu constituée contre sa conduite verticale et opaque. Cette opposition, particulièrement marquée à Saint-Étienne depuis plusieurs mois, a conduit à une véritable crise institutionnelle et à un vote négatif de l’université Jean Monnet le 23 octobre.

C’est à ces années d’errements que le Ministère et le Secrétariat général pour l’investissement (SGPI) mettent un terme, dans un communiqué du 29 octobre : le vote négatif de l’université stéphanoise « contrevient aux conditions de poursuite du projet IDEX et ne permet plus au site d’atteindre son objectif. Par conséquent, (…) l’IDEX est immédiatement et définitivement arrêtée ».

Pour nous qui nous mobilisons depuis quatre ans contre le projet de fusion, mais aussi contre les logiques inégalitaires de concentration des moyens véhiculées par le dispositif Idex, cette annonce d’un « Idexit » sonne comme une victoire. Parce qu’elle évite à nos établissements un avenir dangereux, bien sûr ; mais aussi parce que Lyon, en devenant la deuxième grande ville universitaire non labellisée (après Toulouse), met en échec la mécanique qui devait être celle des Idex : distinguer les grosses villes pour leur réserver l’exclusivité des moyens permettant une recherche performante. Sauf à saborder la deuxième ville universitaire de France, l’État ne pourra pas jouer cette partition écrite il y a déjà dix ans par N. Sarkozy…

Le vieux monde pleure, l’université regarde l’avenir

Si les réactions sont plutôt discrètes à l’ENS et à l’UJM, l’administrateur de Lyon 1 et le président de Lyon 3 ne mâchent pas leurs mots. À Lyon 1, Frédéric Fleury évoque « une immense déception, un énorme gâchis et une totale incompréhension », ajoutant : « on a fait le maximum et c’était un beau projet ». Même ton digne d’une défaite au foot dans les vestiaires de Lyon 3, où Jacques Comby lâche à AEF : « il va falloir que l’on prenne le temps de digérer car c’est un gros coup de massue sur la tête ». Le président sortant confirme par ailleurs que le scénario du jusqu’au-boutisme était à l’étude : « Nous étions en train de construire un projet à trois, pensant que ce projet pouvait être crédible devant un jury. Nous avions le soutien du monde économique et des organismes lyonnais. Et on nous dit non. C’est un peu difficile. »

Deux anciennes figures tutélaires expriment leurs regrets, parachevant l’impression de fin d’un (vieux) monde. C’est Khaled Bouabdallah, « maître à fusionner » incontesté de la dernière décennie finalement mis au placard par la ministre, qui trouve « dommage, pour les acteurs du territoire et du monde académique, que les choses finissent comme ça » dans les mêmes colonnes d’AEF ; c’est enfin « l’immense déception » d’un ancien maire qui a longtemps œuvré pour offrir sa ville aux grandes entreprises :

Dans les universités Lyon 1 et Lyon 3, en plein processus électoral, les listes qui portaient les inquiétudes des communautés quant au projet de fusion expriment le large soulagement qui traverse les établissements. À Lyon 1, la liste « Tous ensemble », qui avait devancé d’une courte majorité celle conduite par le sortant F. Fleury, « prend acte de l’échec des porteurs de projet à fédérer la communauté universitaire » dans un communiqué. La liste, pourtant très favorable au principe de l’Idex, ajoute : « La perte d’une université puis de deux écoles d’ingénieur de premier rang étaient des indicateurs suffisants pour alerter la communauté sur la nécessité d’un changement profond de méthode. (…) Nous n’avons cessé d’alerter la gouvernance de Lyon 1 sur les risques d’échec qu’elle faisait planer sur ce projet par son approche exclusivement descendante. »

Même son de cloche du côté de Lyon 3, où la liste conduite par Éric Carpano estime que « cet abandon confirme la pertinence de [sa] vision de l’université » : « ce n’est que rassemblés et en discutant avec chacun que nous pourrons construire une université moderne, durable et responsable. » Quant à la liste de Pierre Girard, héritier du sortant Jacques Comby, elle tente un savant numéro d’équilibrisme face à cette déconvenue qui met à mal son programme : « le projet, qui devait être structurant pour le site académique lyonnais, doit s’affirmer sur des bases nouvelles et une autre forme, en accord avec nos partenaires et avec une vraie collégialité ».

Et maintenant, au travail !

La semaine dernière, nous exprimions dans un communiqué et dans les médias, comme d’autres représentant⋅es du monde universitaire, notre souhait de pouvoir prendre le temps de la réflexion réclamé par des communautés épuisées après des années de verticalité et de calculs politiciens. La décision de l’État, en compromettant une fusion « à trois », ouvre la voie à cette période de réflexion nécessaire, comme nous l’affirmions à la radio ce matin :

Cet appel semble aujourd’hui unanimement partagé. Les listes « d’opposition », brutalement devenues les seules listes de proposition, demandent « à repartir sur des bases nouvelles en restaurant la confiance » (Lyon 1) ou appellent « à la construction d’une politique de site fondée sur de nouvelles bases » (Lyon 3). Les organisations étudiantes partagent ce constat : à Saint-Étienne, la FASEE (FAGE) évoque « un nouveau chapitre à écrire », et « espère cette fois-ci que la co-construction sera le mot d’ordre ». À Lyon 3, le MIFA se fait revanchard : « le vent a tourné : il y avait le choix et ce sont de multiples opportunités qui s’ouvrent à présent », et veut tirer les leçons de cet échec : « il est à présent grand temps de se recentrer sur l’essentiel où la gestion efficace et humaine rime avec proximité institutionnelle plutôt qu’ensembles administratifs gigantesques ».

Justement, quel pourrait être le cadre de nouvelle collaborations ? Claude Danthony, président de DTUL (Démocratie et transparence à l’Université de Lyon), estime dans les colonnes de Médiacités « qu’il faut transformer en profondeur la Comue, qu’elle devienne un lieu de rencontres et de débats, avec des instances plus démocratiques ». Cette structure (l’actuelle Université de Lyon), vouée au dialogue inter-universitaire, a en effet été construite sur un modèle profondément opaque, vertical et dysfonctionnel, et ce… par la même équipe que le projet de fusion.

Le recteur délégué à l’enseignement supérieur, Gabriele Fioni, est du même avis : « la Comue doit permettre à tous ces acteurs de se mettre autour de la table pour envisager leur avenir ». Revenant pour AEF sur la fin de l’Idex, le recteur estime « que la bonne stratégie est de construire ces collaborations brique par brique, l’inverse de ce qui a été fait. » Chargeant les porteur⋅euses du projet, il ajoute : « Il serait trop facile de reprocher cet échec à Saint-Étienne. Succès et échecs sont collectifs. Une fois que chacun aura tiré le bilan, il faudra se mettre autour de la table pour construire quelque chose. » La contractualisation, qui doit être renouvelée l’an prochain (les établissements d’un site universitaire signent un contrat pluriannuel avec l’État, détaillant les projets d’établissement et un projet de site commun), sera « l’occasion pour les établissements de se demander ce qu’ils veulent vraiment ». En s’inspirant éventuellement de « la réflexion qu’ont les écoles d’ingénieurs du territoire, intéressante et assez pionnière à ce titre : elles ont su montrer qu’elles avaient des idées tout en gardant leur individualité. » Des écoles d’ingénieur qui manifestaient récemment leur agacement face aux enfantillages des porteurs de la fusion…

Reste à savoir qui portera cette nouvelle réflexion. Si les opérations électorales à Lyon 1 et Lyon 3 pourraient porter un renouvellement rapide du personnel dirigeant, la présidente de l’université de Saint-Étienne, Michèle Cottier, excluait encore récemment une démission — malgré six mois de désaveux accumulés et de crise institutionnelle. Face à plusieurs appels au renouveau, elle indique à If être « en réflexion ». Quant au président de l’ENS et chef de projet Idex, Jean-François Pinton, il fait mine (dans un mail à ses administateur⋅ices) de se préparer comme si de rien n’était aux prochaines étapes : contractualisation, évaluation HCERES, etc. Il faut dire que la crise sanitaire et le reconfinement ne plaident pas pour une vacance du pouvoir. À Saint-Étienne, un représentant du Collectif UJM s’inquiète d’ailleurs de « la façon dont la présidente, qui rappelons-le n’a plus de bureau, va devoir gérer la crise sanitaire dans laquelle nous nous trouvons ». Il faudra donc sans doute attendre un retour au calme pour faire enfin un état des lieux, et clore définitivement une période difficile en tirant les conséquences des échecs accumulés.

Et en ce qui nous concerne, bien du travail nous attend : l’Idexit ne signe pas la fin d’Idexit ! Espérons seulement que ce nouveau travail sera plus apaisé que celui auquel nous ont contraint nos dirigeant⋅es depuis quatre ans. 😉

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