Comme l’université Jean-Monnet de Saint-Étienne, l’ENS de Lyon doit voter les statuts de l’université-cible avant le 30 septembre. Et si tous les regards se sont portés sur l’université stéphanoise récalcitrante depuis quelques semaines, le climat de tension qui règne depuis cet hiver dans la grande école ne s’est pas amélioré, bien au contraire. Le président Jean-François Pinton, dont la communication minimaliste cache des dessous peu glorieux que nous révélons, vient par ailleurs de subir un important revers de la part d’un CA pourtant censé être acquis à sa cause.

« Tant pis si les universités trouvent cela scandaleux »

La perspective de la fusion inquiète parmi les personnels et étudiant⋅es de l’ENS (un tiers de l’école avait signé une pétition demandant la tenue d’un référendum sur le projet) mais aussi parmi les ancien⋅nes élèves de l’école (dont l’association, l’AEENS, a adressé à J.-F. Pinton un certain nombre d’interrogations fin juin) et jusqu’à l’ENS de la rue d’Ulm : dans un communiqué, la puissante association des ancien⋅nes élèves de l’école parisienne « s’inquiète de l’absence de formulation des spécificités [d’une ENS] à l’intérieur de la future Université de Lyon ». Décrivant avec force lyrisme « l’apport essentiel » que les normalien⋅nes sont à la recherche (et au monde !), elle «  rappelle l’importance de mettre en cohérence les missions d’une ENS (…) avec les modalités de gouvernance, s’agissant en particulier de la nomination des enseignants, de l’établissement du budget, éléments qui font partie intégrante de son identité. » De quoi faire passer un message à Marc Mézard, directeur de l’ENS parisienne et membre extérieur du CA de l’ENS de Lyon…

S’il n’a pas pris la peine de répondre aux inquiétudes parisiennes (ni aux demandes des personnels et étudiant⋅es lyonnais⋅es, cela va de soi), le président J.-F. Pinton a reçu le 13 juin les représentant⋅es de l’AEENS, qui ont diffusé à l’issue de cette rencontre un apaisant compte-rendu. Apaisant, mais… censuré, comme nous le révélons après avoir eu accès à des extraits d’une version préliminaire du document.

Dans un premier paragraphe, la phrase « l’ENS de Lyon sera le modèle » disparait. Elle résume pourtant toutes les assurances du président : dans la fusion, les universités calqueront leur fonctionnement sur celui de la normative école normale — et pas l’inverse. Plus loin, certaines interprétations cavalières des statuts ont également été censurées : « la nomination du directeur [président, en réalité] de l’ENS de Lyon ne sera évidemment pas du ressort de l’université de Lyon ». Le président ajoute d’ailleurs : « le décret sera réécrit ». Visiblement peu enclin à ce que les positions qu’il tient en interne soient publiquement rapportées, J.-F. Pinton conclut en des termes qui éclairent ses rapports avec ses « partenaires » universitaires :

« Les universités » apprécieront le témoignage de sympathie — mais aussi de fébrilité : alors qu’au cours de l’hiver les 4 président⋅es avaient réussi à s’entendre sur une communication unifiée, le temps des sorties incontrôlées semble revenu (à l’image d’un récent mail de Jacques Comby, à Lyon 3, revendiquant à mots guère couverts la paternité de la seule réussite du moment).

Dans les conseils, des turbulences inhabituelles

Le courrier envoyé le 4 juin par la ministre F. Vidal et le SGPI G. Boudy, qui fixe le vote de la fusion pour le mois de septembre, n’a pas jeté le trouble que parmi les ancien⋅nes élèves attaché⋅es à l’indépendance de l’ENS. Lors d’un conseil des directions de département, le 9 juin, plusieurs directeur⋅ices de département ont ainsi pris la parole : « progressivement on voit que l’ENS de Lyon a tendance à se dissoudre dans l’Université Cible de plus en plus, avec des prérogatives qui diminuent », s’inquiète D. Stehlé (informatique), qui se dit « perplexe sur la direction sur le fond car il a cru voir une volonté d’atténuer les demandes du jury en janvier, et voit là des ordres à appliquer urgemment ». Son homologue en physique, F. Chilla, renchérit : « une question inquiète beaucoup les enseignant·es-chercheur·euses en physique, [celle concernant] la double affectation et le rattachement [à l’ENS et à l’université-cible] ». Le président veut rassurer la directrice, qui ne semble pourtant pas convaincue : tout se passe comme si les directeur⋅ices ne croyaient plus à une litanie de promesses que le texte des statuts et les injonctions ministérielles démentent cruellement. D. Stehlé conclut : « les statuts actuels ne sont pas particulièrement favorables, (…) la tutelle ne semble pas ouverte à la discussion ; au jour d’aujourd’hui cela n’inspire pas la confiance ».

Un mois plus tard, c’est au tour du conseil d’administration (CA) de faire faux-bond au président. Théoriquement composé d’une majorité de nommé⋅es qui soutiennent le président en toutes circonstances, le conseil se réunit exceptionnellement avec une majorité d’élu⋅es — la faute à quelques complications juridiques, dont l’école est coutumière — et crée la surprise : pour la première fois de son histoire, le CA vote contre l’avis du président sur une délibération liée aux frais d’inscription. « La démocratie universitaire, exceptionnellement respectée dans ce CA, permet l’installation d’un dialogue réellement propice à la construction de propositions partagées », triomphent les élu⋅es étudiant⋅es à l’origine du vote dans un communiqué paru le jour même. Le vote est d’autant plus marquant que les élu⋅es ont été rejoint⋅es par une membre extérieure : les fantassins de la majorité présidentielle seraient-ils en train de fléchir ?

En fin de séance, deuxième claque : l’ensemble des élu⋅es présente le texte d’un vœu qu’ils souhaitent mettre au vote au sujet de la fusion. Soulignant tout d’abord « l’intensité et la qualité du travail effectué pour élaborer le projet de fusion », le texte insiste ensuite sur « des incertitudes qui persistent et suscitent une certaine inquiétude au sein de la communauté ». En cause, « le contexte difficile de rentrée [et] la brièveté des délais annoncés par le ministère, [qui] ne permettront pas de tenir le débat que mérite ce projet avant le 30 septembre ». En témoignent, pêle-mêle, les interrogations des directeur⋅ices de département, la pétition déjà évoquée, le chœur des inquiétudes et la crise stéphanoise en cours. Les administrateur⋅ices concluent en affirmant « la nécessité d’un débat public, de discussions ouvertes et de consultations les plus larges possibles à l’échelle du site ». Bref, comme l’écrivaient les affiches qui ont recouvert l’ENS en mars : « Président, c’est l’heure du référendum », sous une forme ou sous une autre.

Pour autant, l’école n’en prend pas le chemin. En témoigne la réponse de J.-F. Pinton : prétextant qu’ « un grand nombre de réunions ont déjà eu lieu » et qu’un CA amputé d’une partie de ses membres n’est pas légitime, il refusera de mettre la motion au vote — malgré la demande unanime des élu⋅es. « J’ai souvent demandé de faire des propositions, les gens ne font remonter que des inquiétudes. La demande de retrait du projet est constante, mais je déplore qu’on ne m’ait jamais fait remonter de propositions », argumente le président. De leur côté, les élu⋅es étudiant⋅es rappellent : « Cette motion a permis une discussion intense sur le projet de fusion mais nous regrettons qu’elle n’ait pas été mise aux voix. Alors que des transformations profondes de l’École sont engagées, tout le monde doit jouer le jeu du dialogue. »

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