Devant l’intensité croissante de la polémique autour du projet de fusion des universités ces dernières semaines, à Saint-Étienne en particulier, nous avions rédigé une première synthèse. Une semaine plus tard, il fallait déjà en publier une seconde, alors que la controverse entrait avec fracas au sein même de l’université Jean-Monnet (UJM). Depuis, le feu est ininterrompu, et il ne se passe pas une journée sans que de nouveaux arguments soient échangés entre les défenseurs de la fusion et ceux qu’elle laisse sceptiques de plus ou moins longue date. Face à cette explosion du débat public autour de l’université-cible, nous essayons de recenser jour après jour (heure après heure ?) les prises de position des deux bords.

Lundi 6 juillet

Un désaveu pour Lyon aux « SFRI » ?

[info] L’État publiait le 1er juillet le résultat de l’appel à projets « Structuration de la formation par la recherche dans les initiatives d’excellence » (SFRI), destiné à accompagner la transformation de l’offre de formation sur les sites dotés d’une Idex. Alors que l’Université de Lyon remporte un franc succès dans un autre appel à projet (IDÉeS), son projet SFRI n’est approuvé que sous réserves. Le « Collectif UJM » réagit à ce résultat et met en cause la politique commune des établissements porteurs (qui sont les mêmes que ceux portant la fusion) : « Le projet global est noté “C”. Avec cette note, c’est à la dernière position du classement national que l’université de Lyon se positionne. C’est un désaveu cinglant qui pointe du doigt le niveau de la stratégie scientifique du projet. » L’Université de Lyon n’a pas réagi, quant à elle.

Vendredi 3 juillet

B. Bigot (FPUL) : « le dialogue a repris »

[pro] Le président de la Fondation pour l’Université de Lyon (qui regroupe de nombreuses fondations  d’entreprises lyonnaises), impliqué depuis longtemps dans le projet d’Idex, intervient dans une dépêche AEF : « si un ajustement est nécessaire pour rassurer nos amis stéphanois, je ne vois pas de raison que ce ne soit pas fait ». B. Bigot « n’imagine pas » que le projet n’aille pas au terme, s’inscrivant à la suite du conseil d’administration de la FPUL, qui apporte son soutien aux porteur⋅euses de la fusion dans un communiqué de presse. Prudent, le communiqué ajoute : « L’organisation à venir de l’Université-Cible doit s’appuyer sur toutes les compétences [du site] et garantir leur bonne répartition et visibilité sur tous les sites du territoire de Lyon Saint-Étienne. »

Jeudi 2 juillet

Le « Collectif UJM » publie la motion litigieuse de lundi

[anti] « Le collectif que nous représentons souhaitait soumettre au suffrage des administrateurs [une] motion demandant un débat public », rappelle le collectif constitué autour des démissionnaires de la présidence de l’UJM. La motion, qu’il publie aujourd’hui, rappelle que la présidente Michèle Cottier s’était engagée à permettre un « débat collectif n’a jamais eu lieu malgré les alertes répétées au cours des derniers mois », et demande sa tenue lors d’un CA extraordinaire début juillet. Le collectif fait également savoir que, suite à l’incident survenu en CA lundi (voir notre information ci-dessous), il n’a pas souhaité intervenir lors d’un CAc restreint qui se réunissait aujourd’hui.

Le collectif publie également un texte intitulé « Pourquoi maintenant ? » où il revient sur son revirement tardif : « d’un modèle fédéral, à une intégration, puis à une fusion (dont le terme était proscrit pendant plusieurs années), les statuts traduisent aujourd’hui une absorption de l’UJM ! »

Les doyens se joignent aux démissionnaires

[anti] « Je suis scandalisé par ce qui s’est passé au conseil d’administration de lundi, déclare au Progrès Fabice Zeni, doyen de la faculté de médecine de l’UJM (voire notre info ci-dessous). Nous interdire de parler, alors que nous sommes des doyens élus… » Le doyen de la faculté de droit, Baptiste Bonnet, rappelle que les événements des dernières semaines sont « un séisme, une bronca comme il n’en existe jamais dans le monde universitaire », et regrette que « la présidente continue d’avancer sur ce projet comme si de rien n’était ». Les membres du « Collectif UJM » décrivent également « des pressions », ajoutant : « ce n’est pas normal d’avoir la sensation de ne pas pouvoir s’exprimer librement ». Concluant que « tourner la page ferait du bien à tout le monde, il est temps de passer à autre chose », ils annoncent également à France Bleu souhaiter organiser « des Assises » pour bâtir un projet alternatif une fois la fusion évitée.

Mercredi 1er juillet

M. Vincent : « big is not beautiful »

[anti] Dans une tribune, l’ancien maire et président de l’UJM réaffirme son opposition à la fusion. « Le projet d’Idex Lyon-Saint-Etienne connait enfin le débat public qu’il mérite », se félicite-t-il, ajoutant : « comment s’étonner qu’un tel projet, une fois réellement expliqué, suscite une très large réprobation ? » Il conclut : « aucun pays étranger n’assimile l’excellence universitaire à la concentration massive, encore moins quand elle est imposée, il serait peut-être utile de se demander pourquoi. »

Mardi 30 juin

Le MEDEF et la CPME de la Loire inquiets et agacés

[anti] Toujours dans Le Progrès, les représentants du monde économique ligérien (qu’on ne taxera de gauchisme) s’agacent : « il est lamentable que les statuts aient été faits sans échange avec le monde économique », fustige B. Fabre (MEDEF). « Le critère devrait être les compéten-ces et le niveau d’excellence, pas le nombre d’étudiants. Pour l’instant, c’est la taille des muscles qui tente de l’emporter et c’est stupide. » D. Villareale (CPME) ajoute : « le départ de Khaled Bouabdallah (voir un rapide portrait dans notre dernier article) inquiète car c’est quelqu’un qui savait faire le lien. Et suite aux élections municipales et la victoire de la liste écologique à la ville de Lyon et à la métropole, la donne a changé. Il est urgent de tout arrêter. »

Le think tank stéphanois Lasaire prévoit « un impact négatif sur l’économie locale »

[anti] Nouvelle page consacrée à l’université dans Le Progrès ce matin, où P. Héritier, fondateur du groupe Lasaire (think tank créé en 1989 et basé à St-Étienne), est formel : « Il faut bloquer pour le 30 septembre. Lasaire demande de suspendre la fusion et on propose un regroupement fédéral. » Il reconnaît pourtant que le groupe participait aux discussions autour du projet avec K. Bouabdallah, président de l’Université de Lyon jusqu’en février. « Mais depuis six mois nous avions de vraies inquiétudes. » Décidément, l’homme providentiel manque… R. Baron, chercheur en informatique au GATE, ajoute : « Les échanges avec Lyon sont déjà une réalité quotidienne. Cela se fait de manière naturelle et est-ce qu’il y a besoin de couler dans le béton ? »

Lundi 29 juin

Clash au CA de l’UJM

[info] Aujourd’hui se réunissait le conseil d’administration de l’UJM, sous haute tension. Trois responsables de composantes (doyens de droit et de médecine, directrice de l’IAE), qui sont habituellement invités au CA, s’y sont présenté⋅es pour demander (avec quelques élu⋅es) la tenue d’un débat contradictoire avec le collectif démissionnaire. La présidente, après avoir voulu leur refuser l’accès à la séance (en raison du contexte sanitaire), les a accepté⋅es mais ne leur a pas accordé la parole. Une motion soumise par une élue, demandant de même à ce que le « Collectif UJM » soit entendu par le CA, ne sera même pas soumise au vote. Des membres du collectif déplorent d’avoir ensuite fait l’objet « d’attaques personnelles en [leur] absence ».

M. Cottier : « l’aboutissement d’un processus débuté en 2011 »

[pro] Dans un entretien à NewsTank, la présidente de l’UJM revient sur la démission de ses vice-président⋅es et se dit « d’autant plus surprise que tout universitaire doit rester attaché au principe démocratique », qui a déjà conduit le CA de l’université à approuver par deux fois le principe de la fusion. Elle regrette également les tensions liées à l’élection municipale : « Cela a laissé penser que la décision concernant l’université cible ne concernait pas seulement les administrateurs, et que tout le monde pouvait faire partie de l’équation. » Comme quoi le « principe démocratique » est souple… Si la présidente n’envisage pas de projet alternatif, des adaptations semblent possibles sur le nom de l’université-cible. « Il nous faut une UJM qui tire le meilleur parti de ce projet », conclut la présidente.

Deux fondateurs de Télécom : « une fuite en avant mortifère »

[anti] Dans un communiqué intitulé « L’université de Saint-Étienne sacrifie son existence contre un plat de lentilles ! », G. Noyel et L. Carraro, qui ont tous deux fondé Télécom St-Étienne avant de mener une carrière de dirigeants universitaires, s’insurgent : « Ce n’est pas en construisant des universités de taille pachydermique qu’on parviendra [à faire évoluer l’ESR français]. Partout, l’économie montre que l’avenir passe par des structures flexibles, en réseau, regroupées sur des projets. La structuration pyramidale, largement reprochée à l’État, ne saurait constituer la panacée pour l’ensemble  universitaire de Saint-Étienne et Lyon. » Rappelant que le financement Idex ne représente que « quelques dizaines de plats de lentilles » par an et par étudiant, ils appellent de leurs vœux un renforcement de la ComUE et de son modèle fédéral.

Le « Collectif UJM » s’agrandit et s’explique

[anti] Dans un communiqué, le collectif constitué autour des 9 démissionnaires du 26 juin annonce trois nouvelles démissions et la création d’un site internet. Il répond également aux « attaques personnelles » de M. Cottier (voir ci-dessous), rappelant : « notre approche doit au contraire permettre ce que la présidente n’a jamais mis en place : un débat indispensable pour éclairer les collègues et les conseils ». Il détaille ensuite un certain nombre de « dérives graves » de la fusion : absence de réflexion sur le 1er cycle, absence de garanties sur la pérennité des masters et des formations professionnelles, mise à mal des forces stéphanoises en ingénierie. « Nous n’abandonnerons pas notre Établissement. Nous n’accepterons pas la perte de la Personnalité Morale et Juridique de l’Université de Saint-Etienne dans un contexte où les statuts n’apportent aucune garantie pour conserver une ambition académique », conclue-t-il.

J.-M. Catin décrit « un projet ingérable »

[anti] Sur son blog Universités 2024, l’ancien rédacteur en chef d’AEF et fin observateur de la vie universitaire consacre un billet à notre site : « Lyon-St-Étienne : tirer les leçons d’un échec ». Il écrit que « le meccano institutionnel s’est écrasé contre le mur des réalités », et que le projet lyonnais et stéphanois « est en quelque sorte une expression chimiquement pure des errements du système français et des réformes engagées depuis plus de 20 ans, combinés à un contexte local spécifique ». Et de conclure : « aujourd’hui il faut bien l’admettre : il est temps de siffler la fin du match et repartir sur d’autres bases. »

Un « Message important de la Présidente »

[pro] C’est ainsi que s’intitule le mail que M. Cottier envoie aux étudiant⋅es et personnels de l’UJM ce matin. Elle évoque « de nombreuses perturbations politico-médiatiques qui tentent d’influencer les décisions [du] conseil d’administration » et estime que les démissions de vendredi « ajoutent à la confusion ». Si la présidente « reste bien-sûr à l’écoute de l’inquiétude exprimée », elle rappelle que « seul le conseil d’administration peut prendre une décision [de fusion] », qu’ « il aura à se prononcer sur les statuts et [qu’]il n’est pas envisageable qu’il en aille autrement. (…) C’est la condition non-négociable de l’exercice de la démocratie universitaire au sens où nous l’entendons tous. » Tous ?

Dimanche 28 juin

Le vétéran C. Forestier au secours de l’Idex

[pro] Dans une tribune évoquée par Le Progrès le 28 juin et publiée par NewsTank le 29 juin, l’éphémère président de l’UJM Christian Forestier (parti dès 1981 mener une carrière d’apparatchik universitaire toujours en cours) affirme : « un Stéxit des stéphanois serait suicidaire ». Ce serait « en somme une opération perdant-perdant mais dont le prix à payer sera forcément plus élevé pour Saint-Étienne que pour Lyon », car l’Idex est « la chance pour Saint-Étienne de jouer dans la cour des grandes universités à l’échelle mondiale et ainsi d’assurer son avenir universitaire ». « Je sais parfaitement ce que m’a apporté l’Université de Saint-Étienne », écrit C. Forestier, mais il s’agit désormais pour lui « de franchir une nouvelle étape en embrassant l’avenir plutôt qu’en regardant dans le rétroviseur ». Comme si l’UJM ne pouvait plus apporter à d’autres ce qu’elle lui a apporté ?

À Lyon et à St-Étienne, les municipales consacrent des listes opposées à la fusion

[anti] À Lyon, l’union de la gauche et des écologistes menée par Grégory Doucet (mairie) et Bruno Bernard (métropole) emporte l’élection haut la main. À Saint-Étienne, c’est le maire sortant Gaël Perdriau qui est reconduit. Alors que les premiers avaient signé une charte proposée par nos élu⋅es, qui les engage entre autres à « refuser la constitution d’une “université-cible” dans la forme actuellement proposée », le second a manifesté pendant toute la campagne municipale son refus de voir disparaitre l’UJM.

Michèle Cottier : « ne pas céder à la facilité »

[pro] La présidente donne une nouvelle interview au Progrèselle répond aux démissionnaires : « c’est un projet qui nécessite du courage et une force de caractère marquée, car les négociations sont tendues. Il faut résister et tenir le cap. Il ne faut pas céder à la facilité d’abandonner. » À bon entendeur ! Pour le reste, « la question du nom devrait pouvoir se régler », mais « la fusion fait partie du projet ». La présidente exclut également de démissionner comme de s’en remettre à un référendum : « Un référendum est compliqué à organiser. Il faut une méthodologie sérieuse. Je pense qu’il a eu lieu au moment de mon élection à la présidence de l’université. »

Samedi 27 juin

Communiqué syndical FO ESR 42

[anti] Dans un communiqué, le syndicat FO de l’UJM rappelle l’opposition de responsables politiques à la fusion, et « se félicite » de la démission de 9 membres du cabinet de M. Cottier. « En outre FO ESR 42 s’est toujours opposé à ce projet de fusion dans toutes les instances, en particulier en comité technique, où des motions unanimes ont été votées à l’initiative de ses représentants pour s’opposer au projet, demander son abandon et le maintien de l’UJM en tant qu’Université de plein droit. » Le syndicat appelle également la présidente comme les démissionnaires à « prendre [leurs] responsabilités ».

Lettre ouverte de B. Moine, soutien de M. Cottier

[pro] Dans une lettre ouvert aux enseignant⋅es-chercheur⋅es de rang B de l’UJM, qu’il représente au CA sur la liste présidentielle, Bertrand Moine estime que « nous avons une base de travail très positive (Campus spécifique, nomination d’un Directeur de Campus, financements recherche via l’IDEX) ». « Peut-être existe-t-il un plan B qui pourrait permettre à l’UJM de garder la tête haute et d’éviter un avenir du type collège technologique délivrant surtout des bachelors et des licences pro », ironise-t-il. Il importe, conclut-il, que le choix de la fusion « soit démocratique, discuté, partagé et non préempté par un groupe de collègues qui sont soit réellement inquiets soit nostalgiques d’une époque résolument révolue ».

Vendredi 26 juin

Communiqué syndical CGT

[anti] Apprenant la démission survenue dans l’après-midi, le syndicat CGT de l’UJM envoie un communiqué par mail où il rappelle que « jusqu’alors, les personnels critiques du processus de fusion étaient souvent qualifiés, au choix, de militants radicalisés, de syndicalistes obtus, de mauvais chercheurs, voire simplement de râleurs impénitents » alors que les démissionnaires sont issus « du cœur même du groupe dirigeant de l’UJM ». Appelant les membres du nouveau « Collectif UJM » à se faire « plus explicites et précis » dans leurs positions, il considère qu’il serait « proprement scandaleux que dans ses prochains votes, le CA vote majoritairement pour l’Université cible alors que la grande majorité du personnel est opposée à ce projet. »

Le département de la Loire demande le report des votes

[anti] Dans un vœu voté à l’unanimité, le conseil départemental de la Loire demande à la ministre F. Vidal et aux administrateur⋅ices de l’UJM de « surseoir à l’approbation des statuts portant création de l’Université de Lyon. Ils doivent être modifiés dans un délai raisonnable, pour prendre en compte les spécificités de l’UJM et conserver son autonomie. » Le vœu insiste sur de nombreux éléments, et en particulier qu’il « est inconcevable que les activités de la Faculté de médecine, reconnue pour son excellence universitaire et la qualité de l’enseignement de ses quelques 140 professeurs universitaires, puissent disparaitre. Assurant le rayonnement de notre CHU, la place de nos PU-PH, de nos chercheurs, et de nos scientifiques dans la Loire doit être préservée. »

Neuf démissions à la présidence de l’UJM

[anti] Ça, on en a parlé dans un précédent article. 😉

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