Les 16 et 17 décembre, les conseils d’administration des quatre établissements de la future université-cible devaient voter un projet de statuts et de décret de création, pour parution d’ici fin décembre. Les décisions du jury, qui a rendu son évaluation à mi-parcours il y a quelques jours, mettent un coup d’arrêt au projet et reportent la fusion à une date aujourd’hui inconnue. En attendant une reprise du processus de fusion, quelques mois de luttes intestines s’ouvrent à nouveau à Lyon et Saint-Étienne.

Des efforts, mais peut mieux faire

Les avis du jury, communiqués à K. Bouabdallah dans un courrier de la ministre du 13 décembre, comprennent :

  • une évaluation au regard des deux « conditions nécessaires mais pas suffisantes »  fixées en février 2017,
  • une évaluation du dossier sur 8 critères,
  • une liste de conditions, recommandations et observations.

Comme nous nous en étions fait l’écho, le jury recommande la prolongation de l’Idex mais met en avant certaines insuffisances du projet, au premier rang desquelles l’autonomie que conserverait l’ENS de Lyon :

L’ENS – Lyon doit aller plus loin dans son intégration à l’université-cible et en fournir des preuves concrètes et des garanties, y compris, mais sans s’y limiter, en ce qui concerne les politiques de ressources humaines, le budget commun, les activités de promotion, la stratégie internationale, les classements internationaux.

En particulier, la nomination du directeur de l’école, le vote de son budget et de ses recrutements, doivent faire l’objet d’une « approbation » (et pas d’un simple « avis ») de la gouvernance centrale. Le document insiste sur ce point à plusieurs reprises, ajoutant que « l’absence d’un seul employeur peut créer une confusion à l’échelle internationale ». Bref, l’ENS, qui s’était taillée la part du lion dans le futur établissement, se voit brutalement sommée d’accepter une annexion.

Deux autres points reviennent sur la structure du projet d’établissement. Le jury pointe du doigt la réduction du pôle ingénierie à peau de chagrin depuis le départ de l’INSA :

En tant qu’université multidisciplinaire, l’UdL devrait avoir une composante ingénierie visible et de rang international. Une stratégie crédible pour atteindre cet objectif devrait être proposée lors du prochain examen.

Enfin, du côté du pôle Droit, « une intégration plus poussée des facultés » (de Lyon 3 et de Saint-Étienne) est demandée. Le pôle avait en effet été conçu comme une juxtaposition des deux facultés, et pourvue de deux doyens munis d’un droit de veto.

La carotte, le bâton et le ministère

Le camouflet que constituent ces avis pour les porteurs du projet, signé par un « jury indépendant » à l’indépendance très théorique, fait surtout figure de retour de bâton du ministère — alors même que le projet de statuts soumis au jury avait été rédigé avec les services ministériels.

Pour se convaincre que le jury sert avant tout à légitimer des impératifs politiques, qu’on songe seulement au critère de la signature commune : tandis qu’il s’agit du seul critère où nous obtenons un C (« ils sont loin en dessous de leurs propres objectifs »), la condition « mise en œuvre d’une signature commune » est considérée quelques lignes plus bas comme « suffisamment remplie », ce qui permet à Lyon de rester en course pour l’Idex comme elle avait déjà été maintenue à flot à plusieurs reprises depuis le premier projet déposé en 2011. Lyon doit en en être, et Lyon en sera.

Quant au courrier de la ministre accompagnant les avis, il résume à lui seul tout le jésuitisme des réformes portées par les Idex : « le jury international vous montre clairement le chemin à suivre », mais « bien entendu, les choix en la matière vous reviennent et [la ministre] ne compte nullement intervenir d’une quelconque façon dans vos discussions à venir ». En cas d’hésitation de nos dirigeant⋅es, la ministre prend soin de rappeler que « l’ordonnance du 12 décembre 2018 permet parfaitement de répondre aux recommandations et conditions du jury », qui indique lui aussi : « les statuts n’ont pas encore intégré tous les avantages des outils qu’offre l’ordonnance ».

Et alors que les président⋅es se sont engagé⋅es politiquement dans la fusion depuis des années (et, pour la plupart, pour déjà deux mandats), que les oboles de l’Idex ont commencé à financer des emplois et des actions de formation et de recherche, que le CNRS poursuit sa politique malthusienne de « concentration des moyens » sur les sites et les unités les plus « performantes », et que le label Idex commence à produire une rente de situation pour les sites lauréats (qu’elle soit fictive ou bien sonnante et trébuchante), l’Idex apparaît enfin comme ce qu’elle est, hybride entre une carotte et un bâton qui nous emmène vers un modèle universitaire toujours plus néolibéral.

Dans l’arène, le combat de coqs va reprendre

À tel point que même une partie de nos dirigeant⋅es semble désormais poussée dans des retranchements où elle n’avait pas prévu d’arriver. À l’ENS évidemment, où Jean-François Pinton promet depuis des années qu’il retirera l’école du projet si son indépendance est mise en cause, et se trouve dans une position particulièrement délicate : même s’il dispose d’une majorité de membres nommés dans son conseil d’administration, il aura du mal à faire accepter les conditions du jury dans un établissement où il ne compte plus beaucoup de soutiens actifs ; à l’inverse, peut-il se permettre d’annoncer son retrait et de passer pour le fossoyeur de l’Idex ? Lors d’un conseil d’administration lundi dernier, l’abattement l’emportait sur la clarté des positions.

Dans les conseils d’administration des universités, d’autres n’ont guère attendu pour jubiler : à Lyon 3, le bras droit de Jacques Comby, Pierre Servet, assure qu’il faudra « moins d’une demi-heure » pour aménager les statuts ; à Saint-Étienne, la présidente Michèle Cottier affirme que le président de l’ENS souscrit aux conditions du jury et qu’il lui appartiendra « d’emporter l’adhésion de son CA ».

Pourtant, l’humeur n’est pas au beau fixe dans les différentes universités. À Lyon 1 et à Lyon 3, le report de la création de l’université-cible impose l’organisation des élections générales prévues en février à Lyon 1 et en avril à Lyon 3. Ce qui explique sans doute la mine morose de Jacques Comby, qui arrive au terme des deux mandats autorisés… La renégociation des équilibres politiques du pôle Droit devrait également lui redonner du fil à retordre d’ici là. À Saint-Étienne, la présidente Michèle Cottier vient d’être réélue mais fait face à la défection de Gaël Perdriau, maire de Saint-Étienne et candidat à sa réélection, avec qui il faudra composer au moins jusqu’aux élections municipales.

Quant à Khaled Bouabdallah, président de l’Université de Lyon (qui fédère tout ce beau monde), il est sur la sellette : son siège de président devrait être emporté sous peu par le tribunal administratif et une administration provisoire devrait être nommée par la ministre, qui pourrait bien choisir de donner un second coup de pied dans la fourmilière lyonnaise…

Enfin, les écoles d’ingénieur continuent à jouer un savant double jeu vis-à-vis du projet de fusion : si elles ont récemment « confirmé leur soutien sans réserve au projet » dans un communiqué, leur volonté affichée « d’œuvrer en pleine cohérence et complémentarité avec les porteurs » n’a visiblement pas suffi au jury, qui préfèrerait sans doute l’« intégration » à la complémentarité. La position du nouveau directeur de l’INSA, Frédéric Fotadiu, est à cet égard éloquente : « le choix a été fait de ne pas rejoindre l’UdL (…), je ne reviendrai pas sur ce choix », affirme-t-il dans EducPros, ajoutant sur AEF : « les écoles d’ingénieur doivent pouvoir se développer dans leur modèle spécifique et leur logique propre » (voir sur Twitter).

Un nouveau projet de statuts devrait voir le jour d’ici le mois d’avril. D’ici là, tout le monde risque d’y laisser quelques plumes…

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s