Le 9 juillet dernier, le projet « Cursus+ » de l’Université de Lyon a remporté l’appel à projets « Nouveaux cursus à l’université » du PIA3. L’UdL percevra donc un financement de 14,5 M€. Cet appel à projets, lancé en 2017, a pour but de « soutenir les universités et les regroupements d’établissements qui souhaitent diversifier leur offre de formation afin de répondre aux enjeux auxquels est confronté le système français d’enseignement supérieur ». Nous avions déjà pointé quelques-uns des dangers inhérents à ce type d’appels à projets, qui font miroiter des cursus « innovants » et « personnalisés » aux étudiant⋅es et aux plus naïfs des décideurs de l’enseignement supérieur, mais sont porteurs de mutations profondes des études supérieures et tendent à flexibiliser et à « clientéliser » les étudiant⋅es. La lecture du projet Cursus+ nous donne l’occasion d’illustrer ce propos.

Avant de commencer, prenons néanmoins la précaution de répondre par avance à celles et ceux qui nous reprocheront de voir le mal partout : évidemment, nous ne nions en rien les principes positifs qui sont partiellement à l’œuvre dans cette candidature. Si l’on occulte un temps les questions de méthode, il va sans dire que nous approuvons pleinement l’ouverture des études à la pluridisciplinarité et à l’interdisciplinarité, la plus grande perméabilité des études d’ingénierie, ou l’idée d’une Université accessible à tou⋅tes dans le cadre d’une « formation tout au long de la vie », pour ne citer qu’elles. Pourtant, il nous semble que ces points constituent davantage un vernis à valeur d’argumentaire, plutôt que l’objectif des réformes.

Le développement de cursus professionnalisants

Le lecteur habitué de la prose « gauchisante » sur l’ESR ne sera pas surpris que nous commencions avec le « pilier 3 » du projet : « Professionnaliser pour insérer sur le marché du travail ». L’UdL se propose en effet de mettre en place et de renforcer des cursus professionnalisants à Bac+3 (dispositifs autour de la licence pro, alternance, licence technologique expérimentale). Étant bien convaincu que l’Université n’a pas pour seule vocation de former au métier d’enseignant-chercheur et que la formation professionnelle n’est pas nécessairement contradictoire avec ses missions, notre scepticisme ne porte pas tant sur le principe de ces dispositifs que sur leur mise en œuvre.

D’une part, l’organisation des formations concernées sera discutée dans un « conseil de perfectionnement » composé d’entreprises partenaires de la formation, et placé sous le patronage de la Fondation pour l’Université de Lyon. Certains cursus seront même « co-construits en partenariat étroit avec le monde professionnel », en vue de « répondre à la demande du territoire de formation de cadres intermédiaires ». N’y a-t-il pas à craindre que le contenu des formations finisse par être biaisé à force d’intervention de certaines entreprises (voir, dans le même registre, les formations publiques opérées par Google et Facebook) ? Les conflits d’intérêt nés de ces rapprochements ne mettent-il pas en danger l’indépendance des enseignements ?

D’autre part, les appels à projet successifs mettent l’accent sur deux types de formation : les formations courtes professionnalisantes, comme c’est le cas avec ce projet Cursus+, et les formations « d’excellence », « innovantes » et sélectives — à l’exclusion, donc, des formations « normales » qui font l’ossature de l’Université. Il nous semble particulièrement inquiétant que ces formations disciplinaires « classiques », qui remplissent ces deux missions essentielles que sont la formation d’un personnel d’enseignement et de recherche hautement qualifié et la transmission d’un savoir critique, souffrent d’un sous-financement croissant. La posture « innovante » ne doit pas devenir le seul gage de survie d’une formation ! En outre, le financement des ces deux « extrêmes » que sont les filières professionnalisantes et les filières « d’excellence » dessine une partition du système d’enseignement supérieur en un système à deux vitesses qui remet dangereusement en cause, si tant est qu’elle ait existé, l’égalité territoriale et sociale devant l’enseignement supérieur.

Une conception réductrice et utilitariste du savoir

Ce n’est pourtant pas sur cet aspect ouvertement tourné vers la professionnalisation que se concentre notre rejet de ce projet, mais bien sur son « pilier 1 » : « Personnaliser les parcours par la modularisation ». L’argument de l’interdisciplinarité, brandi rapidement comme gage de respectabilité, est vite remplacé par le terme de modularité : plutôt que la cohérence individuelle du cursus, c’est bien l’acquisition d’un capital de modules qui est visée, dans la droite ligne des évolutions de l’enseignement supérieur européen ces vingt dernières années. Les deux aspects sont bien sûr indissociables : les ECTS (création du « processus de Bologne » en 1998, tout comme le système LMD) sont d’importants catalyseurs de la diversification des parcours étudiants, mais ils agissent également comme monnaie d’échange du marché de l’enseignement supérieur.

Ainsi, le projet Cursus+ prévoit-il de modulariser « l’ensemble du 1er cycle pour les 4 universités à l’horizon de la fin du prochain contrat de site, en 2025 ». Dans un système où les enseignements sont des modules décorrélés les uns des autres, la cohérence des parcours ne doit plus être inhérente aux parcours eux-mêmes, mais est laissée au choix des étudiant⋅es : de l’extrémité des parcours trop rigides, on tend à passer à l’autre extrémité, tout aussi inféconde, celle d’un « marché des enseignements » qui empêcherait la coordination et la progression des cours.

Dans cette optique, le contenu disciplinaire ne peut plus suffire à garantir la cohérence d’un « module » : « cette modularisation s’appuie sur une traduction en blocs de compétences (…) dans un souci de langage commun avec le monde socio-économique ». C’est que ces réformes répondent à un impératif de rationalisation des études dicté par l’entreprise ; en cela, elles occultent encore une fois le fait que la professionnalisation, dimension importante du rôle de l’Université, n’est pourtant pas son seul aspect. L’Université n’est pas une « bourse des compétences » !

Bien sûr, notre développement paraît exagéré en regard du projet modeste sur lequel nous prenons appui, mais celui-ci illustre une mécanique plus globale. Comme l’expliquent bien Éric Berr et Léonard Moulin dans une note de mars 2018, les mesures de « modularisation » ne sont pas justifiées par un objectif pragmatique, mais par une position idéologique forte, dans la suite de la théorie du « capital humain » :

Il s’agit de considérer toutes les activités humaines, et notamment l’éducation et le savoir, comme un investissement permettant à chacun d’accumuler un stock de ressources privées, duquel il pourra tirer dans le futur des profits individuels. (…)

Aborder les études sous l’angle de leur seule valeur économique marchande, c’est accepter qu’elles soient subordonnées à des intérêts économiques. C’est donc renoncer à ce qu’elles soient un temps à part dans l’existence, un temps de construction d’une conscience citoyenne et d’acquisition d’une culture commune.

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Capture du projet Cursus+ déposé par l’UdL.

Si notre opposition à ces dérives idéologiques est nette, nous ne jetons pas le bébé (de l’interdisciplinarité et de la personnalisation) avec l’eau de ce bain néolibéral. Seulement, nous prônons une personnalisation fondée sur les envies des étudiant⋅es plutôt que sur des injonctions préétablies et des impératifs économiques (voir les éloquents « exemples de parcours » ci-contre). Nous partageons le constat d’une certaine rigidité des études : mais l’assouplissement souhaitable consiste en une ouverture des cursus, pas en une flexibilisation des étudiant⋅es visant uniquement à faire entrer leurs aspirations dans un « projet professionnel ».


En guise de post-scriptum, ajoutons deux points.

D’une part, un élément vient étayer notre lecture : le projet est accompagné de quelques pages détaillant son évaluation au cours du temps. Cette évaluation doit entre autres se fonder sur une ribambelle d’indicateurs (quantitatifs, cela va de soi : taux d’étudiant⋅es dans tel cursus, taux d’employabilité, etc.) qui donne une bonne illustration de la tendance au benchmarking à outrance induite par ces réformes — tendance aux multiples effets délétères sur l’enseignement supérieur, qui se retrouve transformé en marché concurrentiel structuré par l’attribution permanente de valeur chiffrée à toutes les échelles. Sur ces questions de benchmarking, voir par exemple les travaux d’Isabelle Bruno, dont À vos marques®, prêts… cherchez !, éd. du Croquant (2008).

D’autre part, le projet Cursus+ prévoit aussi, dans le sillage du « Plan étudiants » du gouvernement Macron, des « parcours à vitesse variable » et des « parcours à forte exigence académique ». Nous l’avons déjà signalé, ces mesures auront pour effet de renforcer nettement les inégalités sociales (l’étudiant⋅e qui travaille à côté des cours sera discriminé⋅e par sa licence passée en 4 ans) et territoriales (les universités riches peuvent financer ces dispositifs, les autres auront plus de mal) ; en outre, elles n’apportent rien de concret aux étudiant⋅es : le fameux « bon élève », plutôt que d’aller suivre les cours supplémentaires qui lui plaisent, ira suivre les cours supplémentaires prévus par l’université. Plutôt que de modifier les pratiques, ces dispositifs visent, une fois encore, à rendre possible l’évaluation quantitative de ces pratiques en les inscrivant dans un cadre précontraint (celui d’une scolarité intégralement traduisible en lignes de CV).

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